Dans le Vieux-Tours, en terrasse du Strapontin Café, Peter Fish commande « une bière, enfin, quelque chose de sucré » ; il hésite encore. N’étant plus au travail mais pas encore chez lui, l’architecte paysagiste et le peintre – deux en un – sont, en cette fin d’après-midi de juillet, comme entre chien et loup. « L’un appréhende l’espace, l’autre le contemple et le peint », et finalement s’accordent sur « une bière rouge », pour la couleur du fruit plutôt que l’amertume.
Entre-temps, Peter a bu ce qui ne figure pas à la carte : une perspective de la rue de Châteauneuf. De cette première gorgée de paysage, consignée dans un carnet de croquis, il a fait un tableau bleu. Dans celui-ci, la tour Charlemagne et les façades alentours jettent leur filet de couleurs primaires sur un banc de passants que la rue emporte dans un camaïeu d’outremer rafraîchissant.
Que la couleur envoie !
Peter n’échappera pas aux mailles de la comparaison avec les maîtres de l’impressionnisme. Ayant baigné dans « une famille férue de culture », il sait ce qu’il leur doit depuis La Pie de Claude Monet (1869), heureux simplement que ses oiseaux de pastel et d’acrylique aient pu se “poser” sur les murs du Strapontin. Flegmatique, il ne souffre qu’on en remette une couche sur ses faux airs de Van Gogh en raison de sa barbe rousse. Dans un court-métrage, il accepta de l’incarner. Au moins partagent-ils le goût des regards qui en imposent autant que des cathédrales.
Les yeux de Nastassja Kinski dans Paris, Texas ou de Damon Albarn du groupe Blur peints par Peter le raccrochent moins au Wagon de chemin de fer à Arles dudit Van Gogh qu’à son adolescence et à la pop culture. Tous au format carré, ses portraits rappellent « les Polaroïd pris dans l’instant », aussi les cases de BD qu’enfant il recopiait, mais surtout la manière impulsive dont il œuvre : « Il faut que la couleur envoie », comme le cheminot expédie du charbon dans le foyer de sa locomotive, avec acharnement, comme pour rattraper le temps perdu, et dans le cas de Peter, bien plus qu’un quart d’heure de gloire à la Andy Warhol. C’est à 40 ans, en effet, que celui-ci a enfin osé exposer alors qu’à 18 il signait déjà de grands tableaux Peter Fish, un surnom donné par des copains du lycée Balzac : « Je voulais faire les Beaux-Arts. »
À l’époque, son père ne s’en serait pas coupé l’oreille – « il aimait les arts en général » – mais la précarité de sa propre sœur « artiste-peintre psychédélique » voulut qu’il entende autre chose. Étudier la botanique plutôt que le « Flower Power » paraît plus raisonnable, et l’École nationale supérieure de la nature et du paysage de Blois est le parfait compromis : on y enseigne les arts plastiques et l’on en ressort ingénieur. Formule magique, elle éloigne son Peter Pan de la fée verte des illusions perdues d’avance. Sur de bons rails, Peter acquiert ainsi des compétences scientifiques, esthétiques et juridiques, complétées par un DEA d’urbanisme et un diplôme de géomètre.
Certes, au sein de bureaux d’études, il ne baigne pas dans les vapeurs de térébenthine et la fumée de cigarettes méditatives, mais il ’a pas non plus à bourrer le poêle des barreaux de sa dernière chaise pour réchauffer son modèle : « J’ai pu acheter une maison et j’évolue malgré tout dans un monde de création. » Celui-ci consiste à « rendre un espace beau et socialement viable, exercice passionnant », si ce n’était le poids des normes ; elles interdisent ce que la peinture autorise : de la folie ! Une éruption de couleurs explosives !
Seul face au blanc pur
Volcan endormi, l’artiste en lui a donc fini par percer la croûte épaisse du quotidien, et la feuille blanche par réveiller ses « premiers contacts avec le paysage, la géographie, la découverte d’un territoire avec ses jambes et surtout ses yeux ». C’était au pied du Mont-Dore. Grand lecteur de Jack London, il s’était rendu seul à 16 ans au sommet du pic du Capucin. Là haut, soudain, « un nuage immense et dense m’enveloppe : blanc, gris, beige clair, bleu sale, cotonneux à souhait, épais. Bientôt, plus aucun paysage, que moi-même. Je ne m’attarde car je dois retrouver mes traces dans la neige ». Passant « du réel à l’imaginaire, de la vue au souvenir, ce mélange de beauté, de sensation » le saisit et le poursuit encore autant que l’album rouge et bleu de Björk joué dans son Discman ce jour-là, intitulé Post : clin d’œil involontaire au post-impressionnisme et carte postale sonore intimant de rompre avec le principe de réalité.
À l’affût des rêves
La mousse blanche de sa bière s’est dissipée, reste la couleur rouge, symbole de la vie ; Peter évoque alors, ému, la perte de son père survenue quelques semaines plus tôt et ce carton à l’intérieur duquel celui-ci avait réuni ses dessins au fusain : « beaucoup de nus et de natures mortes, un travail passionnant que je n’avais jamais pris le temps de regarder et qu’il n’a jamais voulu exposer. Je le présenterai avec le mien », promet Peter, comme pour inscrire les traces sensibles de son père dans les siennes avant que tout ne s’efface. Assis à la table d’à côté, un chien-loup au poil noir. Depuis un petit moment, ces deux-là se guettent, à l’affût : « Je vois ses dents pointues, son œil hagard… Ce soir, sourit Peter distraitement, je vais peut-être partir dans un délire. » Ses pinceaux se tiennent prêts à l’attaque et l’artiste, à lever le coude pour qu’ils mordent la toile blanche de couleurs fauves jusqu’à l’ivresse.